Une recette "zen" pour un repas suprême !

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Une recette "zen" pour un repas suprême ! - publié le : jeu 01/05/2008 à 15:22

Une recette "zen"
pour un repas suprême !
 


Les ouvrages consacrés au bouddhisme par des auteurs américains ont souvent quelque chose de rafraîchissant. Un pragmatisme évident, une certaine liberté de ton, une simplicité bon enfant en sont généralement la « marque de fabrique », et les situent parfois très loin des ratiocinations intellectuelles si fréquentes dans les ouvrages européens.
Dans ce domaine, un livre de Bernie Glassman, publié en français il y a déjà six ans, est assez réjouissant. Sans prétention, malgré un « titre-programme » qui peut déconcerter, cet atypique enseignant zen, d'origine juive et new-yorkaise, propose une réflexion très quotidienne sur la manière de mettre en pratique les « Instructions au cuisinier » rédigées au XIIIe siecle par maître Dôgen, fondateur de l'école Sôtô zen japonaise.


En prenant très simplement exemple sur sa propre vie et celle de la communauté qui s'est réunie autour de lui, Bernie Glassman décline les cinq « recettes » essentielles pour « vivre zen ». On pourrait craindre un certain matérialisme spirituel... On découvre au contraire, au fil des pages, des conseils frappés au coin du bon sens, dont l'apparente simplicité n'ôte rien à leur exigence fondamentale : vivre zen ne consiste pas seulement en la pratique de la méditation assise, le zazen, ni même à « ce que nous pouvons en retirer », mais à manifester pleinement une vie de présence à chaque instant, en toutes circonstances, dans le « rapport quotidien aux autres, au marché ou sur [son] lieu de travail, au temple ou dans la salle de méditation ».
Le « repas suprême » accomodé à la manière zen, « votre propre vie - le plus beau cadeau que vous puissiez recevoir et la plus belle offrande que vous puissiez faire », se déclinent donc en cinq plats principaux que « nous devons préparer au bon moment et dans le bon ordre » : la spiritualité, l'étude, les moyens d'existence, l'action sociale et les relations humaines au sein d'une communauté.
Si le menu vous paraît au-dessus de vos moyens (spirituels et matériels...) c'est que vous aurez oublié l'élément peut-être le plus essentiel : « Pour préparer ce repas suprême, nous considérons quels sont les ingrédients disponibles, nous préparons avec ceux-ci le meilleur repas possible, que nous offrons », rien de plus !
Car il ne s'agit pas de devenir le « Bocuse du zen » mais, plus humblement, de suivre ces instructions de Dôgen pour qui « la tâche du cuisinier zen était de préparer le meilleur et le plus somptueux des repas à partir de n'importe quel ingrédient disponible, même s'il n'avait que du riz et de l'eau. Le cuisinier zen utilisait ce qu'il avait, au lieu de se plaindre ou de s'excuser pour ce qu'il n'avait pas ».


Tout est dans le tour de main qui manifeste la présence d'esprit !

 



Comment accomoder sa vie à la manière zen
selon les "Instructions au cuisinier" de maître Dôgen

de Bernie Glassman, éd. Albin Michel, 2002

extrait du chapitre 3


Nettoyer la cuisine c'est nettoyer l'esprit

« Le zen peut vous aider à retrouver votre tête, mais le zen ne va pas nécessairement résoudre tous vos problèmes. Je me rappelle avoir entendu un maître zen dire : « Le zen ne vous débarrassera pas de vos problèmes ; tout au plus, il peut vous apprendre à les gérer. ») Ma belle-mère, présente ce jour-là dans la salle, demanda: « A quoi ça sert, alors ? A quoi bon, si l'on ne se débarrasse pas de ses problèmes ! » Le cuisinier zen ne croit pas aux utopies. Des problèmes vont continuer à se poser, dans notre vie personnelle et dans la société. La tâche incombe au cuisinier de préparer un repas et de faire ensuite la vaisselle. On pourrait penser que faire la vaisselle résout le problème de la vaisselle sale. Mais c'est faux, car nous allons prendre un autre repas. Le travail du cuisinier zen est de faire à manger et de faire la vaisselle. Ce processus est sans fin.
En réalité, le vrai problème est de trouver un moyen de nous défaire de cette idée que nous allons nous débarrasser de nos problèmes. C'est seulement après nous en être défaits que nous sommes capables d'être directement en contact avec les véritables problèmes de notre vie.

La clarté de notre vision détermine l'ensemble des ingrédients en présence. La plupart d'entre nous s'accorderaient à dire que plus nous avons une perception claire de la situation, meilleurs sont nos projets et nos actions.

Pour autant, cela ne signifie pas que nous devons dire : « Je n'ai pas les idées encore assez claires pour distinguer les différents ingrédients ; je vais donc patienter jusqu'à ce que je sois en mesure de les voir distinctement. » Ce que nous voyons, c'est ce que nous devons utiliser. Peu importe quoi, tant que c'est ce que nous voyons. A partir de notre clarté du moment et de ce que nous sommes en mesure de distinguer, nous pouvons agir. [...]


Le moment où vous n'aurez plus à laver de verres n’arrive jamais. Nous faisons la vaisselle, et une nouvelle pile se forme un peu plus tard. Cependant, il est très important de se rappeler que nous ne balayons pas le sol dans le seul but d'avoir un sol propre. Nous lavons les choses pour pouvoir les utiliser à nouveau. Nous lavons le sol pour pouvoir marcher dessus ; nous passons un coup d'éponge sur le plan de travail pour y couper des légumes; nous lavons les casseroles et les poêles pour pouvoir les utiliser pour la cuisson ; nous lavons les assiettes pour y servir un repas. Et nous nettoyons notre esprit pour aborder chaque instant avec fraîcheur. » 

extrait du chapitre 18


Débarrasser la table


Un koan raconte l'histoire d'un moine se rendant auprès du maître zen Joshu, et qui l'implore :
- Je vous en prie, donnez-moi une pratique.
- As-tu mangé ? lui demande alors Joshu, ce qui veut dire dans le langage zen : « As-tu goûté à l'éveil ? »
- Oui, j'ai mangé, répond le moine.
- Bien, dit Joshu. Alors va laver tes bols.


Le « va laver tes bols » de Joshu signifie que l'éveil ne doit pas laisser de trace. Mais Joshu indique aussi combien il est difficile, voire impossible, d'éliminer toute trace. De même cette histoire de la tortue, dans un autre conte zen : la tortue laisse toujours des empreintes sur le sable, et la queue de la tortue efface les traces de pas. Mais dès lors, la queue de la tortue laisse des traces de queue !
Il est par conséquent presque impossible d'éliminer toute trace. Nous pouvons manger toute la nourriture, laver les plans de travail, faire la vaisselle et récurer les casseroles, mais nous devons alors rincer le savon des plans de travail et laver les éviers; et du coup, nous nous retrouvons avec des éponges sales. Et en faisant un pas en arrière, nous nous apercevons que de l'eau sale s'est répandue sur le sol de la cuisine.


De même, le fait de lâcher le conditionnement ou l'attitude qui nous maintient séparés de l'instant suivant crée lui­même une certaine quantité de conditionnement, et cela aussi doit être abandonné.
Le « va laver tes bols » de Joshu renvoie à ce processus. Même si ce n'est pas forcément possible, nous devons essayer de ne laisser aucune trace de ce que nous avons fait. Par conséquent, on ne se promène pas en criant à tue-tête « je suis éveillé » ou « je suis l'auteur de ce produit fantastique ». Si notre éveil est authentique, il s'exprimera dans la vie de lui-même au travers de notre comportement quotidien.


Dans un monastère zen, après avoir mangé tout le contenu de leurs bols, les moines les nettoient avec du thé ou de l'eau chaude. Ils boivent ensuite l'eau. L'eau restante est alors jetée dans le jardin.
Ce « rien ne reste » sans traces a une signification spirituelle très profonde, mais aussi une application écologique très pratique. Si une quelconque trace demeure, il faut lui trouver une nouvelle utilisation, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Si vous êtes un fabricant, vous devez tenir compte de l'avenir de vos produits après leur consommation. Vous devez songer à la manière dont votre produit va disparaître. Que vous fabriquiez une nouvelle voiture, un nouveau réfrigérateur ou une nouvelle boîte à gâteaux, vous devez trouver un moyen de recycler votre création.
Si vous vous comportez ainsi, si vous vous débarrassez des traces de la voiture fabriquée, ou du merveilleux banquet que vous venez de manger, vous faites de la place, et vous êtes alors en mesure de distinguer un nouvel assortiment d'ingrédients. Éliminer les traces est par conséquent une autre manière de dire que nous nettoyons, ce qui était notre point de départ. [...]


Dogen ne suggère d'ailleurs pas de préparer un repas et de nettoyer ensuite. Il nous dit qu'il ne devrait pas y avoir de traces pendant la préparation, pour que personne ne sache ce que nous avons fait. Nous nettoyons donc pendant que nous préparons à manger. Nous éliminons les traces au fur et à mesure. Et malgré tout, à la fin, il reste toujours une phase de nettoyage, tout comme il yen a une au début. Même si nous avons créé cette phase de non-traces, même si nous allons devoir tout recommencer, nous commençons toujours par nettoyer - quand bien même nous entrerions dans la cuisine et que tout aurait l'air déjà propre. Nous avons beau nous sentir très calmes, dans un état de profonde concentration, la voie du cuisinier zen consiste toujours à commencer par se recentrer un peu, et à retourner à l'Esprit du Débutant, pour être en mesure de nettoyer et de faire l'inventaire de nos ingrédients.


Et dès lors, nous sommes prêts à tout recommencer.

 


Pour en savoir plus

Sur le sujet de "Cuisine et Zen", on pourra aussi consulter le site du Dojo Zen de Nice :
=> http://zen-nice.org/sangha/-Cuisine-et-zen-.html

Sur l'ouvrage de Maître Dôgen "Les Instructions au cuisinier" (Tenzo Kyôkun), on pourra consulter le site "Un Zen occidental" :
=> http://www.zen-occidental.net/texteszen/tenzokyokun.html
ou, encore sur le site du Dojo Zen de Nice, un enseignement à partir de ce texte :
=> http://zen-nice.org/enseignements/kusen-nice/dogen2/index.htm