A la rencontre du Dalaï-Lama...

Portrait de IEB
A la rencontre du Dalaï-Lama... - publié le : ven 01/02/2008 à 14:22

 

A la rencontre du Dalaï-Lama...

un ouvrage de Raphaël Liogier
 

Professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence, où il dirige l'Observatoire du religieux, Raphaël Liogier s'était déjà longuement attaché - dans sa thèse publiée sous le titre de "Le bouddhisme mondialisé" - à "décrypter" le personnage et le message du Dalaï-Lama (comme aussi celui du maître vietnamien Thich Nhat Hanh), largement façonnés par les média occidentaux.
Dans ce nouvel ouvrage, il propose à la fois un portrait de l'homme, Tensin Gyatso, et une analyse du plus révolutionnaire des chefs temporels du Tibet, Dalaï-Lama aujourd'hui en exil. Sans dévotion ni complaisance, mais avec respect et parfois humour, il tente de mieux faire connaître une figure incontournable du paysage à la fois spirituel et politique de notre époque, un personnage "aussi célèbre qu'inconnu... phénomène de société majeur de notre époque, au carrefour de nos propres contradictions et de nos propres rêves".

Nous vous proposons ci-dessous un large extrait du chapitre IV : "Qu'est-ce qu'un dalaï-lama ?", dans lequel l'auteur retrace rapidement l'histoire du bouddhisme au Tibet et de l'institution des dalaï-lama à la tête de l'état, jusqu'au détenteur actuel de ce titre, quatorzième du nom.

Quelques ouvrages de Raphaël Liogier :

Le bouddhisme mondialisé - une perspective sociologique sur la globalisation du religieux, éd. Ellipses, Coll. "Référence Géopolitique", 2004
Etre bouddhiste aujourd'hui en France, avec Bruno Etienne, Hachette Pluriel, coll. "Littérature - Documents", 2004
Le bouddhisme et ses normes, traditions - modernités, Presses Universitaires de Strasbourg , coll. "Société, droit et religion", 2006  
Une Laïcité "légitime" - La France et ses religions d'état, éditions Médicis-Entrelacs , coll. "Sciences humaines", 2006
=> On pourra consulter sur "YouTube" et sur "Dailymotion" plusieurs interventions de Raphaël Liogier, réalisées par le CICNS (Centre d'Informations et de Conseils des Nouvelles Spiritualités) pour une interview et lors d'un colloque sur le phénomène des sectes (mai 2006 et septembre 2007) : http://fr.youtube.com/watch?v=YcZwDeXAJbI  et  http://www.dailymotion.com/cicns9

Samedi 29 mars après-midi, Raphaël Liogier présentera son ouvrage lors d'une causerie intitulée : "A la rencontre du Dalaï-Lama : Vie, pensée et mythe d'un contemporain insolite". Renseignements : Le Refuge, Centre bouddhique d’étude et de méditation, 370 Chemin Fontaine de Fabrègues 13510 Eguilles. Tél/Fax :  04.42.92.45.28  ou  04.42.92.60.39 (ou courriel).  

 


Un Dalaï-Lama, qu'est-ce que c'est ?


Les trois orientations que les Tibétains se représentent comme les trois niveaux du bouddhisme (qui peuvent encore être subdivisés en général en neuf niveaux, mais nous en resterons là !) : Petit Véhicule, Grand Véhicule et Véhicule de la Foudre ou Tantrique, ont été amenées dans le pays, d'après la tradition, globalement à la même période, le VIIIe siècle. Ce sont trois initiateurs indiens qui auraient planté ces trois graines, lesquelles, en croissant et en se croisant, donnèrent le bouddhisme tibétain. Il s'agit de Shantarakshita pour la graine du Hinayana (Petit Véhicule) ou Sutrayana (tradition des sutras), de Shantidéva pour la voie du Bodhisattva, coeur du Grand Véhicule, et enfin le plus célébre d'entre eux, Padmasambhava, pour la voie tantrique.
Les Anciens, Nyingmapa, se disent encore les héritiers directs de Padmasambhava. Sans établir déjà la tradition des Tulkous - réincarnations systématique de Bodhisattvas comme chefs de lignée et supérieurs de monastères -, l'Ecole des Anciens commence déjà à conférer au bouddhisme tibétain sa spécificité tantrique et magique, avec en arrière-fond l'importance du processus de transmigration ou réincarnation. En premier lieu, en transformant Padmasambhava en figure mythique, héros de l'Eveil et tout à la fois sorcier, yogi, mystique, mais aussi prophète. C'est lui, à titre d'exemple, qui, en termes sibyllins (comme s'expriment la plupart des devins et autres prophètes) aurait annoncé le déploiement occidental actuel du dharma.
Certaines parties trop profondes de son enseignement ne purent être entendues, acceptées, assimilées à l'époque reculée où il vivait. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire à un individu. Il faut parfois attendre un développement spirituel conséquent avant de lui faire part de certains enseignements. En attendant, ces enseignements doivent rester secrets sous peine de provoquer plus de confusion.
Ce qui est valable pour les individus l'est aussi pour la société dans son ensemble. Certains enseignements doivent rester secrets pendant des années, des siècles et peut-être même des millénaires, avant que n'advienne la période propice à leur révélation. Ainsi Padmasambhava cacha-t-il soigneusement des textes, considérés comme des trésors de sagesse, les Termas, afin que ceux-ci soient découverts à l'époque voulue. Mais les découvreurs du futur, ceux qui sont chargés d'exhumer ces trésors, ne peuvent s'improviser. Ce sont des êtres choisis, les Tertons, capables d'abord de retrouver ces merveilles et, ensuite, d'en déceler le sens. Ces Tertons ne sont autres que les émanations supposées de Padmasambhava lui­même et de ses vingt-cinq principaux disciples.
La tradition Nyingmapa compte nombre de Tertons, chercheurs de trésors ou de textes cachés, dont un des plus contemporains et récemment décédés est Dilgo Khyentse Rinpotché. Le bouddhisme tibétain, dans ses plus profondes racines, consacra la transmigration comme une réalité qui va de soi et qui peut être par conséquent utilisée dans l'intérêt de la religion, de l'enseignement, et plus tard, effectivement, de la politique.


Après ce VIIIe siècle devenu mythique, le bouddhisme se propagea rapidement au Pays des Neiges, non sans garder toujours un lien presque matériel avec l'Inde. C'est entre le XIe et le XIIIe siècle que vivront les grands initiateurs qui feront la spécificité à la fois mystique et poétique du bouddhisme tibétain, en particulier le célèbre Milarépa, dont le rayonnement s'étend encore sur toutes les écoles.
Déshérité et dépouillé par un membre de sa famille, puis adepte de la magie noire, pratiquant même le meurtre pour satisfaire un désir de vengeance, Milarépa finira par s'engager dans le dharma sous la direction de son gourou Marpa. Lui-même disciple du sage indien Naropa à qui l'on doit les fameuses méthodes ésotériques divisées en six yogas : pratiques de Toumo (le feu intérieur), du corps illusoire, du rêve lucide (le fameux Yoga des Rêves), le yoga de la Claire Lumière, celui du transfert de conscience (Powa), et celui du Bardo (l'état intermédiaire). Ces éléments constituent encore les points cruciaux des pratiques yogiques tibétaines.
L'initié Milarépa a pu ainsi bénéficier d'une technologie spirituelle qui a déjà eu le temps d'arriver à maturation. Mais il n'y eut pas accès facilement. L'impétrant, dans la tradition tantrique, doit faire ses preuves, consistant essentiellement à démontrer sa dévotion au gourou. Les épreuves qu'il dut subir pour se purifier sont devenues emblématiques. Il réussit à transmuter toutes ses impuretés, son karma négatif, en énergie positive pour atteindre l'Eveil. Ces chants, dans lesquels il évoque la nature, les animaux et tous les êtres, la peine des vivants et la douceur de l'Eveil avec un lyrisme incomparable, sont restés célèbres. Milarépa eut pour disciple Gampopa (XIIe siècle), sage emblématique de la lignée Kagyupa, qui fut le gourou de celui qui allait inaugurer le système des Tulkous, émanations de Tchènrézi, Avalokitesvara en sanskrit. Le premier Karmapa (chef de l'école karma kagyu), Tusoum Khyènpa allait en effet, depuis son lointain XIIe siècle, continuer à perpétuer la lignée Karma Kagyu en se réincarnant jusqu'à sa dix-septième émanation qui réside aujourd'hui en Inde dans un monastère tout près du dalaï-lama.


Nous avons donc trois grandes lignées, avec déjà bien sûr des subdivisions : Nyingmapa (Ecole des Anciens), Kagyupa (lignée de la transmission orale de la pratique), et aussi Sakyapa (dont le nom se rapporte au lieu d'implantation du premier monastère de la lignée) qui fut fondée au XIe siècle par un disciple tibétain du yogi indien Viroupa dénommé Kunga Nying-po.
C'est à cette période, deuxième siècle du premier millénaire chrétien, que se nouent de sérieuses relations entre le Tibet et la Mongolie, qui s'intensifieront après l'avènement de la dynastie mongole des Yuan en Chine (1271-1368). Ensuite, les relations se distendirent quelque peu. Les Mongols refluant vers leurs terres originelles du Nord, tandis que la dynastie des Ming (1368-1644) les remplace à la tête de l'Empire du Milieu. Le Tibet vit alors plus replié, et ses écoles bouddhistes se développeront plus matériellement que spirituellement. Les grands monastères sont immensément riches et les moines se comportent parfois plus comme des seigneurs vivant dans le luxe... et la volupté, que comme des sages religieux engagés dans l'ascèse.


Mais, au XIVe siècle, survient Tsongkhapa, le grand réformateur, qui entend s'attaquer au relâchement des moeurs monacales avec ces moines mariés qui ne respectent pas les préceptes, mais qui entend aussi réintroduire l'importance du discernement, de la dialectique qui avait été supplantés par un emploi, parfois abusif, des techniques tantriques. Ces dernières confinant, dans certains cas, à des pratiques plus magiques que dharmiques.
Le premier mot d'ordre est donc : réintroduction des pré­ceptes rigoureusement bouddhiques et de la règle monastique (Vinaya). Le deuxième mot d'ordre consiste à réintroduire de la dialectique, la rigoureuse logique de l'Ecole du Milieu représentée par le grand philosophe Nagarjuna, en particulier à travers sa branche la plus critique des Prasanghika représentée par Chandrakirti. Ce dernier, qui est un des plus fins dialecticiens de l'histoire du bouddhisme, a particulièrement influencé la pensée de Tsongkhapa.


Cette opération de rénovation réussira en partie, et donnera un immense prestige à son initiateur, qui put fonder au début du XIVe siècle la lignée des Guelug-pa, les Vertueux, qui, en effet, respectent strictement le célibat et la règle monastique. Le plus proche disciple de Tsongkhapa, Gédun Droupa, montra des talents et des prédispositions spirituelles hors norme et reprit avec ferveur la tache de son maître. Il fit une telle impression qu'on se mit à imaginer qu'il pût être la réincarnation de quelque divinité, de quelque bodhisattva. Pourquoi pas de Tchènrézi ! Au soir de sa vie, il émit le voeu de se réincarner pour continuer une mission qu'il estimait inachevée.


Au XVIe siècle, sa troisième réincarnation, Seunam Gyatso, avait acquis un grand prestige, non seulement à la tête de la lignée Guelug-pa mais sur l'ensemble du bouddhisme tibétain. C'est alors que les Mongols refont surface, grâce, en particulier, à l'action d'Altan Khan, monarque fasciné par la grandeur passée de ses propres ancêtres qui réussirent à s'imposer à l'immense empire chinois. Cet empereur mongol est aussi fasciné par la sagesse bouddhiste, et souhaite renouer, comme jadis le Grand Khan, avec le Tibet et ses mystères.
Politiquement, une telle alliance peut apporter nombre de bénéfices. Dans cet esprit, l'empereur invite Seunam Gyatso, qui lui paraît le plus digne représentant de cette spiritualité si précieuse à ses yeux. Le visiteur fit une telle impression sur l'empereur, que ce dernier n'hésita pas à le déclarer publiquement réincarnation de Tsongkhapa, et le plus haut lama (guide spirituel) d'entre tous les lamas. Voilà donc notre visiteur à la fois émanation d'Avalokites­vara (Tchènrézi) - ce qu'il était déjà plus ou moins - et prince des lamas, maître des maîtres spirituels, ce qu'il n'était pas encore.
Pour nommer ce super-lama, les mongols puiseront dans leur vocabulaire le mot exprimant la plus vaste puissance. Terme jadis utilisé pour désigner les empereurs mongols eux-mêmes: Océan. Le fondateur de l'Empire mongol lui-­même avait été affublé du titre de khan (qui est une déformation du turc tenggis, signifiant océan). Il fallait un titre aussi magnifique pour cet empereur du monde spirituel. On choisira cette fois le terme mongol. L'affaire est faite. On adjoint le « vaste océan » (dalaï) au mot tibétain lama (maître spirituel) : dalaï-lama. En échange de la gratification, le nouveau dalaï-lama déclarera qu'Altan Khan est l'émanation de Kubilaï Khan, conquérant de la Chine. Généalogie que le prince mongol avait du mal à se voir pleinement reconnaître par les voies plus prosaïques.


Rétrospectivement, les précédentes incarnations de Seunam Gyatso seront considérées comme les deux premiers dalaï­lamas. Mais il faut attendre le XVIIe siècle - deux réincarnations plus tard ! - pour que Ngawang Lobsang Gyatso, que l'on nommera le Grand Cinquième, réussisse, en 1642, à s'emparer du pouvoir politique effectif avec l'aide des Mongols, et après des luttes intestines sanglantes. Se développe alors la fameuse relation politico-spirituelle originale entre les lamas tibétains et les princes mongols: la relation chapelin-protecteur.
C'est à cette époque que la capitale sera déplacée de Shigatsé à Lhassa, et que seront entrepris les travaux pour la construction du Potala, le palais où siégeront tout à la fois l'administration politique et la plus haute autorité religieuse du pays. L'influence du dalaï-lama s'étend sur la Mongolie, la Chine et, bien sûr, sur les Himalaya. Il devient déjà une sorte de pape du bouddhisme nord-asiatique qui règne sur la Mongolie, la Chine et qui dispose d'un Etat particulier (le Tibet) qu'il gouverne directement sous la protection plus ou moins intervenante de ses voisins. Le Grand Cinquième instituera, en outre, une nouvelle lignée de Tulkous, le Panchen (Grand Erudit) Lama, qu'il considérait comme un grand maître spirituel, et qui devait continuer à le suivre de vie en vie.


A cette époque reculée, la Chine tente déjà d'intervenir plus directement dans les affaires intérieures tibétaines, par exemple en appuyant la destitution par les Mongols du VIe dalaï-lama. Les lamas tibétains sont les maîtres spirituels des seigneurs chinois, mongols, et tibétains bien sûr. En échange, les seigneurs accordent protection à un monastère, à un groupe de monastères, et enfin au Tibet dans son ensemble. Mais cette protection, du moins celle qui vient des princes étrangers, deviendra de plus en plus formelle, puisque dans les faits ce sont les armées tibétaines qui se défendront elles-mêmes.
La Chine tentera d'imposer sa méthode de tirage au sort pour la désignation du Panchen-lama à l'époque de l'empe­reur chinois Qianlong (1735-1796), par ailleurs fervent bouddhiste. Mais les Tibétains continueront à utiliser, malgré cela, leurs propres techniques traditionnelles de reconnaissance. Accordant de moins en moins d'importance à une certaine présence chinoise, devenue symbolique, sur leur territoire.


Au XIXe siècle, le Tibet est un Etat qui se passe de la protection de ses voisins, qui signe des traités, et qui est parfois agressé (par le Népal en 1855). Ce sont les Occidentaux, en particulier les Britanniques, qui redonneront de l'importance à la Chine. En 1861, le Tibet ne pourra pas en effet prendre part à la négociation pour la définition de ses propres frontières avec le Sikkim qui est à l'époque sous protectorat britannique. Les Anglais s'adresseront directement à la Chine, passant par-dessus la souveraineté du Tibet, pour signer le traité de Calcutta en 1890.
Le Tibet devient le jouet des stratégies britanniques, russes et chinoises. Le XIIIe dalaï-lama sera d'ailleurs conduit par deux fois à l'exil, ballotté au gré des intérêts commerciaux et géostratégiques en présence. D'abord réfugié en Chine à la suite d'une agression britannique en 1904, il doit fuir six ans plus tard les Chinois et se mettre sous la protection des Indes britanniques.


Et enfin, ce sera le tour du XIVe dalaï-lama, réfugié depuis maintenant près d'un demi-siècle en Inde, un dalaï-lama qui, lui, a carrément perdu sa souveraineté politique et assiste presque impuissant à la mise à sac de son pays. Mais qui, pourtant, se bat encore. Qui, du moins, tente encore de négocier. Au point qu'il a eu le temps d'élaborer une véritable philosophie politique émergeant de son expérience du pouvoir, de son expérience de l'impuissance aussi, et de sa haute maîtrise de la sagesse bouddhiste.
Le phénomène majeur de la fin du XXe siècle, qui a changé la donne internationale - et le poids même du chef tibétain face à la Chine -, est son influence grandissante en Occident. Il est devenu une autorité morale et un guide spirituel. Un véritable phénomène de société. Ecouté en apparence, mais, sur le fond, peut-être moins bien compris qu'il n'y paraît. Tenzin Gyatso a en tout cas réussi non seulement à conserver l'espoir de son peuple, mais aussi à construire un Tibet virtuel (sans que ce qualificatif soit péjoratif), déterritorialisé. Comme si le Tibet, aujourd'hui, était partout, à travers les monastères et centres qui pullulent en Occident, et que visite régulièrement le dalaï­lama comme s'il visitait les préfectures de son pays spirituel. Poumon de l'humanité, réserve écologique de la planète, zone de paix physique et spirituelle, autant de représentations qui construisent un intérêt universel pour cette partie du monde. En même temps, chaque bouddhiste de par le monde, et bien sûr chaque bouddhiste tibétain, est un citoyen de ce Tibet virtuel. Cette utopie est censée, si elle devient réalité, sauver le Pays des Neiges du. chaos, bien sûr, mais aussi conduire l'humanité dans son ensemble vers l'harmonie politique et écologique. Et le dalaï-lama de proclamer que, s'il revient un jour en son pays, ce ne sera pas pour y régner en chef politique, mais tout au plus en autorité spirituelle que l'on peut consulter lorsque cela sera jugé nécessaire.
Par cette proclamation, se destituant politiquement d'une souveraineté, qu'au demeurant il ne possède plus concrètement, il s'institue en Chakravartin, souverain universel d'une république bouddhique universelle. Ce n'est sans doute pas le moindre des traits de son génie d'avoir réussi une si subtile conversion. Passage d'une souveraineté politique disparue concrètement, à une souveraineté spirituelle plus large, s'étendant à la planète entière.


Le dalaï-lama n'est plus aujourd'hui le chef politique d'un Etat asiatique - petit en nombre d'habitants et en puissance économique, nullement en espaces désertiques et montagneux ! - retranché au milieu de l'Himalaya. Non, il est une personnalité planétaire majeure du troisième millénaire.
Il participe à l'une des forces spirituelles fondamentales du champ religieux mondial, à côté des mouvances chrétiennes et musulmanes par exemple. Il contribue - à la fois agissant par son influence et emporté lui-même dans la tourmente - à la recomposition de la culture des sociétés industrielles avancées, celles qui ont dépassé un certain niveau de revenu par habitant et qui vivent dans une opulence stabilisée : l'Europe et l'Arnérique du Nord surtout, mais aussi l'Australie et une partie de l'Asie. Ses déclarations spirituelles sont entendues à travers la nouvelle culture occidentale du bien-être individuel et de l'harmonie globale : l'individuo-globalisme. De sorte que cette culture occidentale retraduit, reforme sa sagesse.
Ce mouvement n'est pas univoque. Sa propre pensée réoriente parfois elle aussi, très légèrement, ces valeurs individuo-globales plus en plus dominantes, cet hédonisme quelquefois un peu trop simpliste des Occidentaux, vers une aspiration moins narcissique à l'Eveil. Ces valeurs occi­dentales offrent au dalaï-lama l'opportunité de se faire entendre: on adore entendre d'une autre façon, selon d'autres couleurs, avec un habillage exotique, ce qui nous plaît déjà a priori. Mais ces valeurs constituent, sur un second plan, une difficulté plus profonde à être tout simplement compris. Car tout ce que Tienzin Gyatso peut dire ou faire sera aussitôt réinterprété dans cette grille de lecture. Au point que sa philosophie peut-être la plus profonde sera laissée de côté ou, pire, réinterprétée dans le langage des nouvelles valeurs de bien-être, d'harmonie, d'homéopathie, d'autonomie. Une chance ou une malédiction ? Les deux à la fois. Mais surtout un défi.