Le sûtra en quarante-deux articles

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Le sûtra en quarante-deux articles - publié le : dim 01/07/2007 à 14:45

"Le sûtra en quarante-deux articles"

un petit manuel à l'usage des Chinois

Les éditions "Librio" ont publié, en 2005, un petit ouvrage au prix très attractif (2 euros...), intitulé "Enseignements du Bouddha", qui regroupe un ensemble de textes extraits du canon chinois ancien, choisis, présentés et traduits par Jean Eracle.
On y trouve notamment un texte célèbre dans le monde bouddhiste de l'Empire du Milieu : le "Sûtra en quarante-deux articles", sorte de manuel à l'usage des religieux chinois qui joua un rôle équivalent, en Chine, au tout aussi célèbre "Dhammapada", en Asie du sud-est...
Inspiré des sûtra du canon indien ancien, ce texte est caractéristique du goût littéraire chinois : aux répétitions incessantes, à valeur mnémotechnique, qu'imposait le style indien de tradition orale, les "traducteurs" chinois ont préféré un style concis et imagé qui rend la lecture plus aisée et le propos plus percutant !
Nous vous proposons ci-dessous la présentation qu'en fait Jean Eracle dans la préface à sa traduction, ainsi que quelques extraits qui nous ont semblé significatifs.

Né en 1930 et décédé en 2005, Jean Eracle a d'abord été chanoine régulier de Saint-Augustin à l'Abbaye Saint-Maurice en Valais, en Suisse, avant de découvrir le bouddhisme et de devenir bonze dans l'école japonaise de la Terre Pure (Jodo-Shinshu). Conservateur au Musée d'Ethnographie de Genève (département Asie), il fut aussi le fondateur du Temple de la Foi Sereine (Shingyôji) de Genève.


Préface (extraits)

[...]
Née en Inde, la doctrine bouddhique se répandit en Chine le long des grandes voies commerciales, terrestres, puis mari­times, dans les premiers siècles de notre ère, ce qui inaugura un gigantesque travail de traduction qui s'étendit sur une dizaine de siècles, des Han Postérieurs aux Song et produisit des milliers de discours du Maître originel et de commentaires autorisés de sages et de spirituels.
Une antique tradition chinoise prétend qu'autour des années 60 après J.-C., deux religieux indiens, Kâçyapa Mâtanga et Gobharana, vinrent en Chine à la demande de l'empereur Ming-ti des Han Postérieurs et qu'ils apportèrent avec eux un « livre d'une grande importance » intitulé « Sûtra en quarante-deux articles ».
La légende raconte qu'une nuit l'empereur avait vu en rêve un homme d'une grande beauté avec des membres de la cou­leur de l'or pur et le soleil formant une auréole derrière sa tête: il venait de l'ouest à travers l'espace et descendait dans la cour du palais. Au petit matin, le souverain avait réuni son conseil, afin de s'enquérir sur la signification de cette vision. Un ministre avisé avait alors affirmé qu'il s'agissait d'un grand sage connu en Inde sous le nom de « Bouddha » et qu'il fallait envoyer une délégation pour recueillir son enseignement.
Aujourd'hui, on admet que ce texte est plus tardif et qu'il n'est pas autre chose qu'un recueil de quarante-deux « paroles du Bouddha » glanées ici ou là dans les livres anciens. Un examen des diverses recensions de ce Sûtra permet d'ailleurs d'y déceler plusieurs couches rédactionnelles. [...] Quoi qu'il en soit, ce livre fut toujours considéré en Chine comme un petit manuel à l'usage des religieux qui répandirent la doctrine bouddhique dans l'Empire du Milieu.
L'ouvrage est des plus intéressant. Il est simple dans sa composition, imagé dans son langage et d'une grande conci­sion. Il permet de comprendre, par le truchement d'anecdotes et de paraboles, les principes de base du bouddhisme. C'est la raison pour laquelle nous l'avons traduit, lui ajoutant des commentaires qui cherchent, non pas tellement à donner une image de l'enseignement tel qu'il se présentait à l'époque de la constitution du recueil, mais à faire mieux saisir l'essentiel de la Voie telle qu'elle est demeurée vivante jusqu'à nos jours.
Tout le livre d'ailleurs tourne autour de ce seul mot: la Voie, c'est-à-dire le Tao. Ce dernier n'est pas le Principe inex­primable de toutes choses qui est à la base de la philosophie taoïste, mais la Voie de la Délivrance tracée par le Bouddha Çâkya-Mouni. Tao correspond normalement au sanscrit Marga. Dans certains passages, il semble plutôt traduire le mot sanscrit Bodhi, l'Éveil, ou même le mot Nirvâna, la Grande Paix, expressions qui désignent le terme de la Voie. En d'autres endroits, Tao signifie tout simplement Voie et se rapporte aux moyens de délivrance enseignés par le Bouddha. On peut même aussi lui donner le sens de Dharma, c'est-à-dire Loi ou Doctrine, le cceur de l'enseignement étant précisément la Voie qui mène à la suppression de la souffrance.
[...]
 


 

VI

Le Bouddha répond à la haine par la bonté.

Le Bouddha dit :
« Quand les gens stupides cherchent à me faire du mal, j'adopte à leur égard les quatre pensées illimitées, je les aide et les délivre. S'ils redoublent de méchanceté à mon égard, je redouble de bienveillance.
Ainsi, l'un demeure constamment dans un état heureux et bienfaisant, tandis que les autres se contentent de demeurer dans un état de méchanceté et de grandes souffrances. »
Un homme avait entendu dire que le Bouddha gardait tou­jours un grand amour et une grande bienveillance et que si quelqu'un lui faisait du mal, il répondait par la bonté.
Pour cette raison, il se mit à injurier le Bouddha, mais celui-ci garda son calme et ne montra aucun désagrément. « Cet homme est stupide et sans discernement », pensa-t-il.
Quand les injures s'arrêtèrent, il dit :
« Mon fils, si tu fais un cadeau à un homme et que cet homme ne le reçoit pas, que vas-tu faire de ce cadeau ? »
L'homme répondit : « Le remporter ! »
« Maintenant, mon fils, tu m'adresses des injures. De la même manière, je ne les reçois pas. Mon fils, tu peux toi-même les remporter. Mon fils, le désagrément sera pour toi !
Comme l'écho suit la voix, comme l'ombre court après le corps, ainsi l'on ne peut échapper au fruit de ses propres actes. Prenez garde de faire le mal ! »

 

VIII

L'amour de bienveillance universel.

Le Bouddha dit :
« Ceux qui suivent la voie s'appliquent à l'amour universel. La vertu de l'amour se déploie comme un long vêtement, elle se déploie très largement. Celui qui garde la pensée de l'amour et reçoit la voie, son bonheur est immense.
Regarder un homme qui suit la Voie, c'est en retirer un secours, en éprouver de la joie. C'est ainsi qu'on obtient le bonheur comme par ricochet. »
Quelqu'un dit : « Ce bonheur ne saurait donc diminuer ? »
Le Bouddha dit : « C'est comme un feu brûlant: si des hom­mes très nombreux viennent y allumer leur torche et s'en vont ensuite pour cuire leur nourriture, le feu n'est ni divisé ni éteint.
Eh bien ! c'est la même chose avec ce bonheur ! »

 

X

Les actions difficiles.

Le Bouddha dit :
« Il y a sous le ciel dix-neuf choses difficiles.
C'est difficile de distribuer des vêtements quand on est pauvre.
C'est difficile d'atteindre l'Éveil suprême quand on est riche.
C'est difficile de contrôler sa vie et de ne pas mourir.
C'est difficile de lire les livres du Bouddha.
C'est difficile de rencontrer un Bouddha durant sa vie.
C'est difficile de résister à la beauté et d'abandonner le désir.
C'est difficile de voir quelque chose de bon sans le demander.
C'est difficile de posséder des richesses sans s'y attacher.
C'est difficile de recevoir des outrages sans se mettre en colère.
C'est difficile de s'occuper des affaires sans avoir des soucis.
C'est difficile d'aller au fond des choses quand on veut tout savoir.
C'est difficile de ne pas mépriser les ignorants.
C'est difficile d'anéantir le "Moi Je" vaniteux.
C'est difficile de rencontrer un homme de bien et un sage.
C'est difficile de voir la nature et le chemin de la connaissance.
C'est difficile d'atteindre une position et de s'y maintenir.
C'est difficile d'amener les êtres à conformer leur vie à la Voie.
C'est difficile d'établir son creur dans la sérénité.
C'est difficile de ne pas affirmer et de ne pas nier. »

 

XV

Ne jamais oublier la Voie.

Le Bouddha dit :
« Chacune de mes pensées est une pensée sur la Voie.
Chacune de mes actions est une action sur la Voie.
Chacune de mes paroles est une parole sur la Voie.
Je médite sur la Voie et ne l'oublie pas un seul instant. »

 

XVI

L'impermanence de toutes choses.

Le Bouddha dit :
« Regardez le ciel et la terre, et pensez : "Ils ne sont pas éternels."
Regardez les montagnes et les rivières, et pensez : "Ils ne sont pas éternels."
Regardez l'apparence des choses, la prospérité et la beauté des corps, et pensez : "Ils ne sont pas éternels."
C'est en gardant de telles pensées que le coeur obtient rapide­ment la Voie. »

 

XVIII

L'illusion du « moi ».

Le Bouddha dit :
« On a l'habitude d'appeler "moi" son propre esprit et les qua­tre éléments qui sont dans le corps, mais ce n'est là qu'un nom, car tout est en devenir et n'existe pas [vraiment].
Le "moi" vit temporairement: une fois né, il ne dure pas : ce "machin" n'est qu'un tour de magie ! »

 

XXI

La prison des attachements.

Le Bouddha dit :
« Celui qui est triste à cause de son attachement à sa femme, à ses enfants, à ses richesses, à sa maison, ressemble à un prisonnier chargé de longues chaînes aux mains et aux pieds. Quand on est en prison, on peut être gracié. Mais quand on est attaché à une femme et à ses enfants, c'est comme si on était tombé dans la gueule du tigre. Comme on s'y jette soi­même d'un coeur léger, on ne peut pas être gracié pour cette faute. »

 

XXV

Rester au milieu du courant.

Le Bouddha dit :
« L'homme qui suit la Voie est comme du bois qui flotte sur l'eau et suit le courant.
S'il ne va pas toucher le rivage à gauche, s'il ne va pas le toucher à droite, si les hommes ne le prennent pas, si les esprits ne le cachent pas, s'il ne remonte pas le courant, s'il ne pourrit pas, il entrera dans l'océan, je m'en porte garant. Si l'homme qui suit la Voie n'est pas égaré par les passions, s'il n'est pas troublé par les impuretés, s'il va à l'essentiel et n'a aucun doute, il atteindra le but, je m'en porte garant. »

 

XXVI

Ne pas s'attacher à sa propre pensée.

Le Bouddha dit aux religieux :
« Faites attention ! Ne vous fiez pas à votre pensée. N'allez pas croire que votre pensée est parfaite.
Faites attention! Ne faites pas naître l'attachement à une forme quelconque. Quand naît l'attachement à une forme, c'est alors que naît la souffrance. Quand vous serez devenus des Saints [arhat], alors vous pourrez vous fier à votre pensée. »

 

XXX

La racine du désir.

Il y avait une jeune fille impudique à qui un homme avait donné un rendez-vous. Comme il ne vint pas à l'heure, elle se repentit et dit :
« Désir, je sais quelle est ta racine.
Tu nais quand on attache à toi sa pensée.
Comme je n'attache plus à toi ma pensée,
Tu ne seras plus capable de naître. »
Le Bouddha passait par là. Il entendit cela et dit aux religieux : « Souvenez-vous de ce poème du Bouddha Kâçyapa. C'est par l'usage qu'il a été transmis jusqu'à nous. »

 

XXXI

Apparition et disparition de la crainte.

Le Bouddha dit :
« Depuis que le désir est dans l'homme, la souffrance est née.
Depuis qu'il y a la souffrance, la crainte est née.
Mais s'il n'y a plus de désir, il n'y a plus de souffrance.
Et s'il n'y a plus de souffrance, il n'y a plus de crainte.

 

XXXIV

Le fer que l'on forge.

Le Bouddha dit :
« Celui qui suit la Voie ressemble à du fer que l'on forge: on le travaille toujours plus profondément, on en fait disparaître toutes les impuretés afin de réaliser l'ustensile que l'on désire. Quand on suit la Voie, on doit s'exercer profondément à faire disparaître les impuretés du cceur. C'est en s'affinant que l'on progresse et que l'on réalise la Voie.
En usant de violence, on en vient à s'épuiser. Étant épuisé, on en vient à s'irriter. Ayant de l'irritation, on en vient à marcher à reculons. Marchant à reculons, on en vient à multiplier les fautes. »

 

XXXV

Tout le monde connaît la souffrance.

Le Bouddha dit :
 « A vrai dire, celui qui suit la Voie souffre. A vrai dire, celui qui ne suit pas la Voie souffre.
Vraiment, dès que l'on est parvenu à naître jusqu'au moment où l'on est atteint par la maladie et la mort, cette souffrance est sans mesure.
Parce que le coeur s'irrite et entasse les fautes, le Cycle de la naissance et de la mort ne s'arrête pas. Il est bien difficile d'exprimer cette souffrance. »

 

XXXVII

La durée de la vie humaine.

Le Bouddha demanda à un religieux :
« Quelle est la durée de la vie humaine ? »
Il répondit : « La durée d'un jour ! »
Le Bouddha dit : « Mon fils, tu n'es pas encore capable de suivre la Voie ! »
Il ajouta, en s'adressant à un autre religieux : « Quelle est la durée de la vie humaine ? »
Il répondit : « Le temps de prendre sa nourriture ! »
Le Bouddha dit : « Mon fils, tu n'es pas encore capable de suivre la Voie ! »
Il ajouta, en s'adressant à un autre religieux : « Quelle est la durée de la vie humaine ? »
Il répondit : « Le temps d'un aspir et d'un expir ! »
Le Bouddha dit : « Bien dit, mon fils ! On peut dire que tu suis la Voie ! »


Pour en savoir plus

Enseignements du Bouddha

Choix, présentation et traduction de l'ancien chinois par Jean Eracle
Editions : Librio  (http://www.librio.net) - Collection : Documents - Textes sacrés (n° 667)
Parution : mai 2005 - Prix : 2 € - ISBN : 2-290-33834-6
=> présentation de l'ouvrage sur le site de l'éditeur